Au fait , de fait et en fait : analyse de trois parcours de grammaticalisationRRO

About

Authors
Ulrique D'Hondt
Year
2014
DOI
10.1075/rro.49.2.03hon
Subject
Linguistics and Language / Language and Linguistics / Literature and Literary Theory

Text

Au fait, de fait et en fait

Analyse de trois parcours de grammaticalisation*

Ulrique D’Hondt

Ghent University

This article focuses on the development of the French adverbials au fait, de fait and en fait. Although they share the same origin, the three cognates are not interchangeable in present-day French which suggests that they have followed divergent paths of language change. A contrastive analysis is of interest for several reasons: (1) A comparison of the development of the three cognates can help capture the differences in their use; (2) On a theoretical level, the evolution of au fait, de fait and en fait is of particular interest to the study of the relation between lexicalization, grammaticalization and pragmaticalization. The modern uses of au fait, de fait and en fait are indeed the result of three different grammaticalization processes.

Keywords: synchrony / diachrony, lexicalization, grammaticalization, pragmaticalization, corpus linguistics, pragmatic markers 1. Introduction

Le présent article porte sur le développement des formes au fait, de fait et en fait.

Une étude contrastive antérieure1 comparant le in fact anglais avec les trois cognats français (cf. Defour et al. 2010) a montré l’intérêt d’une analyse monolingue plus approfondie du parcours des trois formes françaises et ceci pour plusieurs raisons : (1) du point de vue contrastif, au fait, de fait et en fait n’ont jamais été étudiés ensemble. Pourtant, sur le plan descriptif, les formes partagent un même sens * Nous tenons à remercier les deux rapporteurs anonymes ainsi que la direction de la Revue

Romane pour leurs suggestions et leurs remarques pertinentes. 1. Recherche faite dans le cadre du projet interuniversitaire GRAMIS (Grammaticalization and (Inter)Subjectification), projet subventionné par la Politique scientifique fédérale belge (Interuniversity Attraction Poles, P6/44).

Revue Romane 49:2 (2014), 235–263. doi 10.1075/rro.49.2.03hon issn 0035–3906 / e-issn 1600–0811 © John Benjamins Publishing Company 236 Ulrique D’Hondt étymologique et ont connu un développement comparable, mais qui a néanmoins résulté dans des valeurs différentes pour les trois cognats. Une comparaison des parcours des trois formes pourra aider à mieux saisir les nuances dans l’emploi de au fait, de fait et en fait ; (2) Sur le plan théorique, l’évolution de au fait, de fait et en fait se révèle particulièrement intéressante pour l’étude du rapport entre lexicalisation, grammaticalisation et pragmaticalisation. Les emplois modernes de au fait, de fait et en fait sont le résultat d’un triple processus : la lexicalisation d’un syntagme prépositionnel en une seule unité fonctionnelle entraînant la grammaticalisation des trois formes en tant qu’adverbe, suivie d’un processus de pragmaticalisation de l’adverbe en tant que marqueur pragmatique. La délimitation de ces trois phénomènes de changement linguistique ainsi que leur interrelation — qui est toujours sujet de discussion — se trouvent au coeur de cette étude.

A l’instar de Krug (2000) et Wischer (2000) nous définissons la lexicalisation comme l’intégration dans le lexique en tant qu’unité fixe d’une construction autrefois productive et assumant dès lors des fonctions grammaticales en tant qu’unité. Ce processus implique une désémantisation des parties individuelles de la construction. Le passage du complément prépositionnel à l’adverbe correspond parfaitement à cette définition.

Si la lexicalisation des trois formes ne pose pas de réel problème théorique, il en va autrement pour la grammaticalisation et la pragmaticalisation. Il n’est en effet pas évident de distinguer les deux processus et plusieurs approches se présentent. Certains linguistes (cf. Erman & Kotsinas 1993 ; Aijmer 1997 ; Onodera 2004 ; Frank-Job 2006 ; Ocampo 2006 ; Norde 2009 ; D’Hondt & Defour 2012) étudient les deux processus comme des phénomènes nettement différenciés et plaident donc pour une définition indépendante. D’autres linguistes identifient la pragmaticalisation comme un sous-type de la grammaticalisation, réservé spécifiquement au développement de marqueurs discursifs (cf. Wischer 2000). D’autres encore (cf. Traugott 1995 ; Brinton & Traugott 2005 ; Diewald 2011 ; Van Bogaert 2011) considèrent le concept de pragmaticalisation comme superflu, adoptant une définition large de la grammaticalisation, et jugent que les marqueurs discursifs constituent une catégorie grammaticale à part entière, alors que les deux premiers points de vue les considèrent comme une catégorie hors grammaire. Dans le cadre de notre article, les processus de grammaticalisation et de pragmaticalisation ont été envisagés comme deux processus distincts, mais qui peuvent intervenir dans le développement d’une même forme et ceci simultanément ou non.

La grammaticalisation de au fait, de fait et en fait, équivaut au développement d’une forme essentiellement lexicale à partir du substantif « fait » vers une forme grammaticale, à savoir un adverbe (« primary grammaticalization » selon Traugott 2002).

Au fait, de fait et en fait 237

La seconde étape dans le développement de au fait et en fait, c’est-à-dire, l’évolution d’un emploi adverbial vers une valeur pragmatique, sera considérée comme un cas de pragmaticalisation, en partant des définitions d’Onodera (2004) et Frank-Job (2006) qui décrivent la pragmaticalisation comme un processus de changement sémantique et fonctionnel impliquant des déplacements du domaine sémantique au domaine pragmatique.

La troisième notion problématique est celle de « marqueur pragmatique ». Il existe autant de définitions que de dénominations (cf. « marqueurs discursifs » « marqueurs pragmatiques », « connecteurs discursifs », etc.). Pour nous, un marqueur pragmatique2 fonctionne essentiellement dans le domaine de l’(inter) subjectivité,3 exprimant soit le degré d’implication du locuteur dans son énonciation (dans le cas de la subjectivité), soit les relations entre les locuteurs (dans le cas de l’intersubjectivité). Il se caractérise par son autonomie syntaxique, par sa portée large, par un sémantisme différencié et, éventuellement, par une séparation prosodique du reste de la phrase. Il se distingue ainsi d’une part de l’adverbe — dont l’action se situe au niveau intrapropositionnel — et d’autre part du connecteur4 qui, lui, marque des relations textuelles interpropositionnelles (cf. Dostie 2004).